22 septembre 2017 ~ 0 Commentaire

clivage (jdd)

de gauche

Pourquoi le clivage droite-gauche n’est pas mort

Depuis déjà près de 30 ans, on entend des observateurs de la vie politique affirmer que les valeurs de gauche et de droite seraient en train de disparaître et que les citoyens ne feraient plus la différence. Cette idée se retrouve aussi dans les réponses à des questions de sonda- ges.

 Comme je l’ai écrit dans The Conversation France, un nombre croissant de person- nes affirment, dès les années 1980, que gauche et droite n’ont plus de sens.

Et pourtant, les mêmes personnes, dans les mêmes sondages, acceptent de se situer sur une échelle allant de la gauche à la droite, revendiquant une certaine identité politique en terme de droite et de gauche. Et, selon leur position sur cette échelle, les individus répondent aussi différemment à de nombreuses questions politiques.

Ce paradoxe de l’opinion s’explique assez facilement. Beaucoup se sentent plutôt de droite ou plutôt de gauche en fonction de ce qu’ils pensent, tout en estimant que les gouver- nants mettent en œuvre des politiques similaires lorsqu’ils sont au pouvoir.

Au cours de la campagne électorale de 2017, ce discours niant l’existence de la gauche et de la droite a beaucoup été repris par les partisans d’Emmanuel Macron puisque le candidat En marche se voulait « ni de droite, ni de gauche », ou parfois « et de gauche, et de droite ». Ce positionnement se voulait critique de ces deux références antithétiques classiques au nom d’un ailleurs ou d’un centre, selon un positionnement idéologique très proche de celui qu’avait adopté François Bayrou en 2007. Au soir du 23 avril, le futur président Macron affirmait qu’une nouvelle ère politique allait s’ouvrir, puisqu’il allait gouverner sans référence à ce clivage.

Nous voudrions montrer ici que l’idée de disparition du clivage gauche-droite est illusoire en considérant des résultats d’une enquête post-électorale (enquête French Election Study, FES 2017), administrée par l’institut Kantar. Ils soulignent en effet que les opinions publiques restent très fortement structurées par ces représentations. Si le pays a porté Emmanuel Macron à la présidence de la République, il n’a pas abandonné son logiciel politique.

Stabilité du positionnement sur l’axe gauche-droite

Premier élément de démonstration : sur une échelle en 11 positions, allant de 0 (« très à gauche ») à 10 (« très à droite »), seuls 8,8% ne se positionnent pas, ce qui veut dire que beau- coup de citoyens, bien que critiques à l’égard des politiques de gauche et de droite, acceptent de se situer et revendiquent un positionnement et une orientation dans l’espace politique.

Les répondants se répartissent de manière assez équilibrée sur l’ensemble de l’échelle, très semblable à ceux qu’on a pu construire dans les nombreuses enquêtes menées depuis plusieurs décennies. L’attirance pour la gauche et la droite sont stables, même si le contenu des idées revendiquées à droite et à gauche ont changé. L’attirance pour le centre de l’échelle est toujours forte, alors que les extrêmes ne mobilisent pas beaucoup. Le centre de l’échelle comporte beaucoup d’individus aux idées modérées, mais aussi des personnes ayant un faible intérêt et une faible compétence politique : 64% des centristes ont peu ou pas du tout d’intérêt pour la politique contre 53% chez l’ensemble des enquêtés.

L’axe gauche-droite permet toujours de situer leaders et partis

Deuxième élément de démonstration de la cohérence des univers politiques appréhendés avec la logique gauche-droite : la plupart des Français sont capables de positionner sur la même échelle les candidats à l’élection présidentielle. Évidemment, chacun ne situe pas exactement de la même manière les candidats sur l’axe, mais les perceptions moyennes de chaque can- didat sont très conformes à leur image, telle qu’elle ressort de leur passé, mais aussi des débats de la campagne. Les principaux candidats sont très répartis sur tout l’axe et non pas concentrés au centre, ce qui indique que l’opinion a bien conscience qu’il existe des différen- ces entre les programmes des principaux candidats. Si le répondant est, en moyenne, au centre (5 sur l’échelle), les principaux candidats sont situés entre 2,1 et 8,8.

Emmanuel Macron se situe à 5,3, donc très proche du positionnement moyen cen- triste des individus. Au total, il paraît bien correspondre à ce qu’on appelle traditionnelle- ment « l’électeur médian », celui qui est à la confluence des attentes des citoyens. C’est certaine- ment un élément important de son succès : il correspondait aux attentes des électeurs modé- rés déçus de la gauche et de la droite, prêts à tenter une hypothèse centriste. Dans un contex- te de désaveu des partis de gouvernement, il a pu siphonner les électorats de droite et surtout de gauche modérée au premier tour.

Entre les candidats des partis de gouvernement et ceux de la gauche et de la droite radicale, l’opinion établit une distinction assez nette : 1,1 point d’écart sépare Mélen- chon et Hamon, 1,3 point Le Pen de Fillon. Par ailleurs, Hamon est considéré comme plus à gauche que le PS et Fillon plus à droite que Les Républicains (LR). Au fond, situer les respon- sables politiques et les partis selon la métrique de l’axe gauche-droite permet de résumer, de façon simple, la perception que l’on a de chacun d’eux. C’est un langage particulièrement utile parce que simplificateur par rapport à la complexité des idées que chacun peut soutenir dans des domaines très variés.

Des identités de gauche et de droite profondément ancrées dans le vécu familial

Troisième élément de démonstration : quand on observe quelles sont les relations entre l’orien- tation politique et les variables objectives de statut des individus, on découvre que le fait de se dire de droite ou de gauche est très lié aux origines familiales. L’effet de la socialisation familiale apparaît très fort.

Si on a baigné dans une famille clairement orientée politiquement, il y a de bonnes chances que l’on adopte le même positionnement politique ou un positionnement voisin. Et pour ceux qui vivent en couple, l’homogamie des orientations politiques est encore plus nette. Tout ceci montre que se dire de gauche ou de droite correspond à une identité profondément ancrée, qui ne saurait se dissoudre dans le court terme d’une élection.

Les évolutions de ces identités existent mais elles sont assez lentes. On sait, par exemple, que les liens avec les groupes sociaux, très forts il y a une cinquantaine d’années, sont aujourd’hui plus faibles. Même si les professions indépendantes restent nettement orien- tées à droite et les professions intellectuelles ou artistiques à gauche. Si l’insertion familiale est très structurante pour nos identités politiques, ce n’est pas le cas de la psychologie individu- elle. En effet, on n’observe aucun lien significatif entre l’orientation politique et le profil psy- chologique que les individus tracent d’eux-mêmes. Que l’on se dise extraverti, critique, disci- pliné, anxieux, ouvert, réservé, sympathique, désorganisé, calme ou conventionnel, on n’est pas davantage orienté à gauche ou à droite.

Dans les principaux domaines de valeurs, un fort clivage entre gauche et droite

Dernier élément de la démonstration : une forte cohérence existe entre le positionnement à gauche ou à droite et toutes les questions d’opinion. Tout d’abord, le vote exprimé est évidem- ment fortement lié aux identités de gauche et de droite. Les personnes de gauche qui votent pour des candidats clairement de droite sont très minoritaires. Et l’inverse est vrai. Ce tableau montre aussi que l’électorat d’Emmanuel Macron est le plus composite : il a réussi à attirer de nombreux électeurs de gauche et de droite. Celui de Marine Le Pen, du fait de son orientation populiste et protestataire, comporte aussi une certaine diversité d’identités politiques.(…)

Sur les questions de politiques économiques, les personnes de droite se montrent beaucoup plus libérales que celles de gauche, qui veulent davantage de justice sociale et de redistribu- tion. Elles sont aussi plus favorables au nucléaire alors que les opinions de gauche se montrent plutôt sensibles à la décroissance.

Les conceptions sur l’immigration et la sécurité sont, bien sûr, aussi nettement clivées politi- quement. L’ordre est toujours une valeur de droite. Ce que devrait viser l’école est donc très différent selon son positionnement politique : pour la droite, l’école doit inculquer la discipline et l’effort, alors que, pour la gauche, elle doit former des esprits éveillés et critiques. Enfin le libéralisme des mœurs est clairement revendiqué par la gauche.

Tous ces résultats d’enquête montrent que le positionnement sur un axe entre la gauche et la droite n’a rien d’un artifice. Il exprime, de manière synthétique, la manière dont les individus se situent. À l’aide de cet outil et de ce vocabulaire, souvent contesté mais jamais abandonné, les individus se disent et se repèrent dans l’univers politique, ils se distinguent aussi des autres camps politiques.

Le clivage gauche-droite peut certes changer de forme et d’intensité, mais pour l’instant, son existence, attestée depuis la Révolution française, n’est en rien menacée par le nouveau quinquennat. Les réformes annoncées sont, d’ailleurs, régulièrement jugées selon la métaphore spatiale de l’axe politique : le Président fait-il une réforme de gauche ou de droite? Autrement dit, la gauche, le centre et la droite ont encore un bel avenir devant eux.

Pierre Bréchon, professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble

Durant la campagne présidentielle, le camp Macron a beaucoup misé sur le dépassement du clivage droite-gauche. Un clivage qui demeure, juge aujourd’hui Pierre Bréchon, professeur à Sciences Po Grenoble.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

22 septembre 2017

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