17 février 2017 ~ 0 Commentaire

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Emmanuel Macron, les humiliés ne sont pas sont pas ceux que vous désignez

En déclarant que le gouvernement avait «humilié la France de la Manif pour tous», le candidat d’En marche nie les violences homophobes subies par les personnes LGBT et réécrit l’histoire.

Sacrifiant à la traditionnelle séquence «confidences littéraires», Emmanuel Macron a confié à l’Obs, entre deux hommages à Kant et à Ricoeur: «Une des erreurs fondamentales de ce quinquennat a été d’ignorer une partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humilié cette France-là.»

Ainsi, le gouvernement Hollande, dont il fit partie dès 2014, aurait «humilié» la France de la «Manif pour tous».

Humiliée, cette Manif pour tous, qui fut reçue à l’Elysée dès janvier 2013 ? Humiliée, cette Manif pour tous que François Hollande caressa dans le sens du poil en invoquant la «liberté de conscience» des maires de France, portant ainsi la première estafilade à cette loi: un argument d’ailleurs repris récemment par l’actuelle maire de Bollène pour refuser de marier deux femmes?

Humiliée, cette Manif pour tous qui distilla pendant des mois, à coup de pancartes, une puissante rhétorique antihomosexuelle et antiféministe, reprise avec entrain par nombre de politiques, et dont Christine Boutin est loin d’être la seule représentante ? Humiliée, cette France-là, dont les vociférations permirent, un peu plus tard, l’enterrement en catimini de la loi famille, de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les lesbiennes ou encore des ABCD de l’égalité, simple programme pédagogique visant à lutter contre les stéréotypes dès les bancs de l’école ?

Humilié, ce mouvement populiste chrétien qui s’inscrit dans la droite ligne des manifes-tations anti-pacs et anti-IVG des années 90, où l’on vit, par exemple le 31 janvier 1999, environ 100 000 personnes à Paris défiler sous les cris de «les pédés au bûcher»? Humilié, ce mou- vement anti-égalité des droits qui n’a jamais cessé d’exister ni de se déverser dans les médias? Faut-il par ailleurs rappeler à Emmanuel Macron qui, la semaine passée, badinait en démentant une rumeur sur sa relation homosexuelle cachée avec le directeur de Radio France, Mathieu Gallet, que les gays, les lesbiennes, les bisexuel(le)s et les trans ont particulièrement souffert pendant la période couvrant ces débats ?

A cette époque, face à la libération de la parole homophobe (le rapport 2013 de SOS homophobie évoquait une hausse de 78% des actes par rapport à 2012), les personnes LGBT ont été abandonnées par les pouvoirs publics (hormis le fameux discours de la garde des Sceaux Christiane Taubira dans l’hémicycle). Dans la rue, on niait leur légitimité à avoir les mêmes droits que les autres ; à l’Assemblée et au Sénat, on raillait leurs désirs de reconnais- sance d’une vie de famille digne et libre ; sur les réseaux sociaux et à la télé, on vomissait leurs identités, leurs sexualités et leurs amours.

Ce rejet, dans une France que s’est redécouverte sujette à une haine de la différence, n’a pas totalement disparu. Bien au contraire. Les discriminations à l’école, au travail, dans l’accès aux soins ou dans l’exercice de la parentalité, les violences subies en ligne ou dans la bouche des responsables politiques censurant des campagnes anti-VIH, résonnent avec des blessures qui ne se sont jamais complètement refermées depuis octobre 2012 pour bon nombre de LGBT.

En vérité, en dissertant dans l’Obs sur l’humiliation supposée de la Manif pour tous, Emmanuel Macron rejoint Mélenchon, puisque le candidat de la France insoumise a livré dernièrement une interview assez éclairante sur le sujet à l’hebdomadaire conservateur Famille chrétienne, sur l’air de «Je fais le pari positif du malentendu». Ces deux candidats, qui se définissent comme «hors système», semblent avoir une vision assez œcuménique de leur électorat, au point de tenter de séduire un mouvement réactionnaire traditionnellement associé à la droite.

Ceci étant, que dit la gauche, au sens large, sur ces questions ? Que répond-elle aux arguments des opposants à cette loi dont elle fut pourtant l’instigatrice ? Pas grand-chose. Rappelons que le PS et une grande partie de ses intellectuels ont depuis toujours construit leur réflexion sur une ligne conservatrice – en s’inspirant, par exemple, de Marcel Gauchet ou de Sylviane Agacinski. Et qu’ensuite, comme le souligne le juriste Daniel Borrillo dans un récent ouvrage (1), «tous les arguments mobilisés par la Manif pour tous en 2013 avaient été élaborés par les experts du gouvernement socialiste en 1999».

Avant de poursuivre : «Le gouvernement – à l’exception de Christiane Taubira, membre du Parti radical de gauche – non seulement n’offre aucun discours pédagogique sur la non-discri- mination et l’égalité, mais il se montre particulièrement attentif aux revendications de la Manif pour tous.» Une Manif pour tous qui est en premier lieu anti-mariage pour tous, mais aussi anti-GPA, anti-IVG et anti-PMA.

Si la question du mariage pour tous semble acquise au sein de la gauche, l’absence de réflexion sur ces sujets est devenue encore plus visible lors des débats à la primaire du PS et de ses alliés, où les seuls arguments sur la GPA des candidats Benoît Hamon et Manuel Valls pouvaient se résumer à un slogan de la Manif pour tous : «Non à l’asservissement de la femme ! Non à la GPA».

Que Manuel Valls y fut favorable en 2011 et défavorable en 2014 – il est vrai à la veille d’une Manif pour tous et dans un entretien à la Croix – n’est certainement pas un hasard. Avec un espace laissé vacant par une gauche pas très libérale sur ces questions et la puissance d’une «révolution conservatrice» (2), en marche depuis au moins les années pacs, il devient aisé d’en arriver à ce que vient de faire Emmanuel Macron : réécrire l’histoire.

(1) Les Défis de la République, sous la direction de Bruno Perreau et Joan W. Scott. Presses de Sciences Po. 24 euros. 

(2) L’expression s’inspire de D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, de Didier Eribon. Ed. Léo Scheer, 2007.

Johanna Luyssen et Florian Bardou  16 février 2017

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